Tout commence avec Air India. Et comme toute compagnie aérienne qui se respecte, elle n’arrête pas de vous gaver pour vous empêcher de vous plaindre. Toutes les trois heures, les hôtesses me donnent la becquée, des plats indescriptibles, inidentifiables, le plus petit commun dénominateur de la nourriture internationale dont le représentant ultime reste cette chose molle sous plastique que des aveugles, des fous osent appeler du pain. Je n’arrive pas regarder de film de Bollywood, même si Devdas fait partie de mon panthéon personnel. Je continuerai à édifier ma culture cinématographique sur place. Je préfère -est-ce le bon choix?- voir Dan in the real life (pas mal ce Steve Carrell), What happens in Vegas (ou le film aurait du rester), Le jour le plus long (devenu une antiquité depuis la sortie de Saving Private Ryan). Est-ce l’effet d’une acculturation expresse ou un traiteur de meilleure qualité mais les plateaux-repas me semblent de meilleure facture de Delhi à New York que l’inverse?
En dix jours, j’aurais vu un seul bout de la cuisine indienne car je suis resté entre Delhi, Agra et le Rajasthan et j’ai cru comprendre que le pays était un rien plus vaste; ainsi que sa gastronomie. Aussi, pour m’éviter plus de tourments gastriques, j’ai évité tout laitage (dont des lassis en tout genre dont je raffole) et produits frais.
Le meilleur repas restera un dîner à Espahan, dans l’hôtel Oberoi d’Agra qui reprend des classiques locaux à la perfection soit des naans aériens, des morceaux de poulet grillés, goûteux et tendres; des gombos aux allures de pommes allumettes; de paneers ayant plus de personnalité de le meilleur des tofus ou que la sauce qui l’enrobe…
Depuis quatre ans que je vis à New York, j’ai toujours su éviter, sans devoir faire preuve de trop de dextérité, d’aller chez McDonald’s sauf pour, une fois, y commander un café. Avant d’aller voir Delhi 6 –très dispensable malgré Amitabh Bachchan habillé pour une soirée blanche d’Eddie Barclay- au cinéma de Jaipur un jour férié (holi : la fête durant laquelle tout le monde se balance des poudres de couleur faisant ressembler cette journée à un grand moment psychédélique), la maison de Ronald s’annonce comme la solution la plus pratique et une des expériences gastronomiques les plus horrifiques dans un pays qui ne cuisine pas le boeuf. Je commande ce qui s’annonce comme l’équivalent indien du Big Mac, le Chicken Maharaja Mac, soit le plat -si l’on peut appeler ainsi cet empilement alimentaire- le plus désespérant du monde: trois tranches de poulet recomposé, et empestant les inoffensives épices, enchâssées dans ce pain tout mou, des bouts de légumes absents et une sauce mayo pour noyer l’ensemble. Il était trois heures. J’avais la dalle mais je n’ai pas réussi à finir mon plat.
Sinon, en Inde, il y a des restaurants-lounge comme à New York, ou comme leurs propriétaires imaginent New York, avec des prix relativement modestes pour nos portefeuilles mais suffisant pour nourrir une famille de quatre personnes pendant un bon mois. On y retrouve les classiques locaux, de la cuisine continentale (traduire occidentale) de base.
A Udaipur, nous avons déjeuné dans un restaurant italien, pas forcément mauvais si on n’oubliait qu’il était italien, et je me suis demandé si l’écart entre titre et la réalité était le même avec les restaurants indiens ou j’étais allé à Paris ou à New York.
A la fin de mon régime à deux temps (mouton/poulet, mouton/poulet…), je rêvais d’une salade, d’un plateau de fromages, de pain plus épais qu’une galette. Oui, la cuisine indienne -ou plutôt celle du Rajasthan- vaut plus que sa caricature à base de curry dont je n’ai jamais vu la couleur en dix jours. En Inde, les épices sont plus qu’une simple poudre de perlimpinpin destinée à vous faire cracher du feu comme Puff the Magic Dragon mais de savants mélanges relevant magnifiquement le premier blanc de poulet venu.
Votre estomac de petit occidental fragile et gâté limite vos options et votre très faible connaissance de l’hindi vous empêche de comprendre une très grande majorité de la carte. Vous avez tendance à limiter les risques et à vous rabattre sur les plats que vous avez déjà rencontres lors de votre dernier repas dans un restaurant indien: New Balaal ou Kastouri à Paris; ou Devi, version plus raffinée, à New York. J’aurais rêvé de goûter cette cuisine de rue si appétissante ou de m’enivrer de lassi mais la gueule de bois gastrique dans ces contrées peut réserver de mauvaises surprises.
Chouette, vous êtes de retour mais votre estomac est toujours en Inde. Vous ne pouvez pas apprécier les joies d’une salade, d’un yaourt ou d’un morceau de fromage (qui aurait le goût de fromage). Encore quelques jours de patience…